J’étais sur la plage avec Ben quand sa
sœur, Clémentine, est rentrée à la maison en braillant : elle s’était fait piquer en plein milieu du front par une
guêpe. Au bout d’une heure, elle avait comme un 3e œil rouge entre
les deux yeux, c’était pas super beau à voir.
Y en a qui disent qu’on ne se fait jamais
piquer deux fois par une guêpe, mais cette guêpe-là avait pas l’air d’être au
courant que Clémentine s’était fait piquer l’an passé aussi… elle n’est
vraiment pas chanceuse.
« Si elle arrêtait de se mettre des
fleurs dans les cheveux aussi, maudite niaiseuse! Me dit Ben… peut-être
que les taons et les guêpes la laisseraient tranquille… »
Le pire, c’est qu’on sait d’où viennent les
guêpes qui attaquent Clémentine: il y a un nid derrière la vieille grange, à côté de chez Ben,
mais il est tellement haut qu’on sait pas trop quoi faire pour s’en
débarrasser. Et je pense que tout le monde a tellement peur que les guêpes se
choquent si on approche de leur nid que personne veut prendre de chances.
Fred racontait que le gros Gingras, qui habite
aux Éboulis, avait déjà pitché un caillou sur une ruche et les guêpes sont
toutes sorties en même temps pour lui courir après. Il avait au moins 20
piqûres et avait « la face boursoufflée comme un muffin » que Fred
m’a dit.
C’était un peu innocent de la part du gros
Gingras parce que tout le monde sait qu’il faut pas trop niaiser avec les
guêpes.
Fait que c’est sûr qu’on voulait pas refaire
la même chose. Faudrait avoir du visou en maudit pour pouvoir faire tomber la
ruche d’un seul coup. Ben est bon avec son sling-shot, mais quand même… Et une fois tombé par terre, qu’est-ce qu’on
ferait avec? Ce serait encore plus difficile de s’en débarrasser…
« On pourrait la brûler? Suffit juste de
pitcher un cocktail molotov pis c’est réglé… si j’avais un lance-flammes ou un
bazooka, dit Ben, on n’en parlerait plus… »
On s’entend que la grange en bois sec brûlerait en même temps, alors mettons qu’on a vite
oublié l’idée.
« Moi je pense que j’ai une idée… » nous
dit Jonas, qui parle pas beaucoup mais qui a souvent des bonnes idées, surtout
quand ça touche aux bibittes, parce qu’il passe son temps à courir après les
taons, les abeilles et les papillons pour les capturer dans ses gros pots en
vitre.
Il a suggéré de monter un aspirateur sur le
toit de la grange et d’aspirer toutes les guêpes par le tuyau. Un peu comme si
une tornade rentrait dans leur nid. Comme l’aspirateur a un long manche, on
pourrait rester assez loin pour ne pas se faire piquer. Après, il suffirait
juste d’aller garrocher le sac d’aspirateur rempli de guêpes dans le fleuve et
on serait débarrassé pour de bon…
On trouvait que c’était une maudite bonne
idée!! Mais juste avant de rentrer chez Ben pour aller chercher la
balayeuse de sa mère, le Dr Bilodeau, qui arrivait de la plage et qui nous avait
entendu, trouvait que c’était peut-être pas la meilleure façon de s’en
débarasser.
Le Dr Bilodeau habite pas loin de mon chalet. Il est super fin, mais vu qu’il est retraité, il n’a pas grand-chose à faire et passe beaucoup de
temps sur la plage à côté du quai à se faire bronzer en petit costume de bain vraiment
serré. Plusieurs au village l’appellent d'ailleurs «Docteur moulebitte ».
« Je pense qu’on peut arriver à s’en
débarasser sans les tuer… » dit le Dr Bilodeau, en se grattant le poil du
torse pour mieux réfléchir. « Elles sont sûrement installées là à cause de toutes les fleurs qui se trouvent dans le jardin de Mme Léon à côté… elles font une maudite belle job de pollinisation.
Faudrait juste qu’elles s’installent un peu plus loin… »
Il est retourné chez lui en nous disant qu’il
reviendrait nous voir après le lunch avec une idée.
Jonas avait l’air déçu. « C’est
quoi le problème avec mon idée? Je l’aimais moi, mon idée… »
« En tous cas, faudrait qu’il
s’habille un peu plus s’il veut s’approcher des guêpes, ajoute Ben, sinon elles
vont venir se faire un nid dans son shaggy!»
J’sais pas trop ce que le Dr. Bilodeau avait en
tête et on avait assez hâte de savoir. Pour nous autres, les guêpes sont juste
des bibittes fatiguantes et inutiles et qui font chier le monde sans aucune
raison. Dans la même famille que les taons, les moustiques et Blaise (le frère
de Fred).
Le
Dr Bilodeau est revenu nous voir comme promis après le diner mais on l’a pas
reconnu sur le coup.
C’était comique, il portait un gros chapeau de
paille entouré d’un moustiquaire, un gilet à manches longues et des vieilles
culottes blanches pleines de taches de peinture, des gants d’hiver et un
escabeau en-dessous du bras… il avait aussi une longue perche vraiment bizarre,
avec une spatule et un gros sac de plastique attachés au bout.
« Tenez-vous un peu plus loin les gars,
les guêpes vont sûrement s’énerver un peu! » qu’il nous dit en montant
dans son escabeau, juste en-dessous du nid.
Arrivé
en haut, il a lentement approché la spatule à la base de la ruche, tout en
plaçant bien son sac en-dessous. Il a donné un grand coup pour décoller la
ruche qui est tombée tout de suite dans le sac.
Sans que les guêpes ne se rendent compte
de quoi que ce soit, le Dr Bilodeau avait refermé le sac, descendu de son
escabeau et disparu rapidement dans la forêt derrière, avec la ruche au bout de
sa perche.
Il y avait encore des guêpes qui tournaient
autour de l’endroit où se trouvait leur nid. Elles avaient l’air un peu
perdues, et pas mal moins fendantes. Bien fait pour elles! Au bout de quelques
heures, elles étaient toutes parties.
Ben
par contre pensait que, vu qu’on ne les avait pas tuées, elles allaient revenir
pour se venger… « Elles sont pas mal plus intelligentes qu’on pense! »
Selon lui, on aurait mieux fait de lancer le sac dans le fleuve pour qu'elles crèvent en se noyant…
Moi, je me disais qu’on aurait pu
mettre la ruche dans les culottes de Blaise.
« Là t’exagères! Elles t'ont rien fait, ces pauvres guêpes-là!! » a répondu Ben en riant.