D’habitude, tous les gars trippent sur
Clémentine, une des sœurs jumelles de Ben, parce que c’est comme une grande poupée
blonde, une vraie fille qui s’habille toujours en robe et qui parle avec une
voix aigüe comme une princesse dans un film de Disney …
Moi, ça me tombe pas mal sur les nerfs.
On peut pas toujours expliquer pourquoi
on est en amour avec quelqu’un. C’est comme M. Dugas, mon voisin à Québec. Sa
femme est super belle et super fine, mais lui il est un peu niaiseux et a une
grosse bedaine. On se demande pourquoi elle l’a marié et qu’ils sont ensemble
depuis 20 ans. Ou bien M. Breton, l’épicier du village, dont la femme ressemble
au bonhomme Carnaval.
C’est vrai que Améline a moins l’air d’une « vraie
fille », c’est rare qu’on la voit s’habiller comme une princesse parce qu’elle
préfère jouer dans les champs et s’occuper des animaux. Elle a une épaisse
chevelure blonde comme son frère et deux oreilles en pointe qui sortent
de chaque côté. Elle a quelques taches de rousseur autour du nez et, je sais pas
pourquoi, j’adore sa façon de tourner un peu la tête quand on lui parle. Comme
le doberman de Morin, quand on lui dit le mot « manger ».
En tout cas, des fois j’aimerais beaucoup ça
que Améline soit ma blonde. Mais chaque fois que je la vois, j’ai l’impression
de dire des conneries. Je sais pas pourquoi. Quand une fille est belle, je
deviens niaiseux. J’aimerais ça être moins gêné avec elle, pouvoir lui parler
comme je parle à Heidi, la fille des Éboulis qui ressemble à un cheval. Mais y
a rien à faire, je bloque tout le temps…
Ben
dit que c’est normal que je sois niaiseux avec les filles, parce qu’il faut
redescendre à leur niveau, mais il dit ça parce qu’il haït les filles (c’est
normal, il a deux sœurs plus vieilles qui n’arrêtent pas de l’écoeurer).
« Améline?? Elle est nouille, pis laide
en plus… et elle passe son temps à parler aux arbres… oublie-la! »
Mettons que j’évite de lui parler
d’Améline. Et j’en parle pas non plus à Fred, vu que c’est sa sœur… je veux pas
qu’il s’imagine que des fois je vais chez lui en espérant aussi voir sa sœur (même
si des fois, c’est vrai). Mais il doit bien se rendre compte que je ne suis pas
pareil quand sa sœur est là: je fais attention pour pas dire trop de conneries
et j’arrange ma calotte avant de rentrer chez eux.
Je pense que je suis tombé amoureux
d’elle l’an passé, le jour où elle était assise dans la cuisine à se faire peigner
ses longs cheveux par sa mère. Je l’ai trouvé super belle. Elle qui
bouge tout le temps, c’était drôle de la voir immobile pendant plusieurs
minutes pendant que sa mère la brossait.
Fred dit que c’est plus de job de
brosser sa sœur que son chien, vu qu’elle passe encore plus de temps que Cachou
et se promener en forêt et à se rouler dans l’herbe.
Des fois je rêve que je marche avec
elle, main dans la main, à marée basse. Ou bien qu’on est assis tous les deux,
collés, autour d’un feu. J’aimerais ça l’embrasser, mais je vois pas comment ça
pourrait arriver. J'ai juste hâte d'avoir assez d'argent pour m'acheter une moto et partir super loin avec elle.
Tout ça pour dire que, hier, Améline était de
retour au village.
Je l’ai appris pas hasard quand je suis monté dans leur
grange pour voir si Fred était là. (J’aime toujours mieux aller voir dans la
grange avant d’aller dans leur maison, juste pour éviter de croiser Blaise.)
Fred était pas là, mais il y avait Améline qui
gossait après quelque chose dans l’établi au deuxième étage. Sur le coup j’ai
comme figé, mais elle s’est retournée et elle m’a vu : « Heille,
c’est toi.. allo! »
Elle n’avait pas trop changé depuis l’an
dernier, à part qu’elle avait perdu une dent en avant, mais je la trouvais
toujours aussi magnifique.
« Heille salut! Euh… Ça fait longtemps
qu’on s’est pas vu! Qu’est-ce que tu fais ici? » que je lui demande. J’haïs
ça être surpris de la voir, d’habitude j’aime mieux avoir un peu de temps pour
penser à ce que je pourrais lui dire, sinon je fais juste dire des niaiseries…
C’est ça qui est le fun avec elle, elle
est toujours fine. Fred me dit que c’est
une folle et qu’elle pique des crises de nerfs des fois à la maison, (comme la
fois où Fred avait pris sa brosse à cheveux pour brosser Cachou) mais j’ai de
la misère à le croire… les frères et les soeurs, ça s’haït toujours, de toutes
façons.
« Hein! Wow! Une cabane d’oiseaux! …
pourquoi faire? » …
C’est ça que je voulais dire quand je parlais d’être
niaiseux. Je peux pas m’empêcher de poser des questions épaisses. Mais Améline
me répond quand même, en continuant de donner des coups de marteau…
« Je veux l’accrocher sur la
clôture du verger, en arrière de la grange… j’ai vu une famille de fauvettes
grises… y a pas assez d’oiseaux je trouve dans le coin. Y en a moins qu’avant. Maman
dit que c’est les corneilles qui font fuir les plus petits… »
« Je te comprends, moi aussi je
les haïs, les corneilles. » C’est vrai qu’elles ont tendance à venir
gueuler près de la fenêtre de ma chambre à 4h du matin et se chicaner entre
elles.
« Moi je les haïs pas, j’aimerais
juste ça s’il y avait plus de petits oiseaux »
« Oui, oui… c’est vrai, moi aussi.
Je les hais pas. »
Maudit, pourquoi c’est aussi dur de lui
parler? Pourquoi je me sens aussi épais? Là je savais que j’étais mieux de
sacrer mon camp pour pas avoir l’air encore plus con.
« Bon ben, je vais y aller moi… sais-tu
où est Fred? »
« Non, aucune idée… sûrement
chez mon cousin, ou dans le champ en train d’essayer de réparer son vieux
tracteur rouillé.»
« Pas de problèmes! Heille bonne
journée là! »
Bonne journée? C’est pas quelque chose
que tu dis à une fille!!!… tu dis ça à l’épicier ou au boucher, mais pas à une
belle fille qui te fait tripper…
J’aurais voulu lui dire « à plus,
beauté! » et lui faire un clin d’oeil, comme dans les films, mais j'y pense toujours trop tard...
J’étais
comme un peu déprimé en marchant vers le quai. C’est ça le problème avec
l’amour, des fois ça nous rend de super bonne humeur et d’autres fois, ça donne
le goût de brailler… (Papa dit que c'est plus simple une fois que tu te maries: t'as juste uniquement le goût de brailler... mais il dit ça pour agacer maman, comme toujours.)
Je suis revenu par le chemin du quai et je
suis allé retrouver Ben qui faisait un château de sable sur la plage, à côté du
quai. Quand il a vu ma face, j’ai pas pu faire autrement que lui raconter ce
qui venait de se passer avec Améline.
C’était pas vraiment une bonne idée.
« T’es vraiment colon. Je sais
vraiment pas ce que tu lui trouves. Je te l’ai dit : elle a l’air
d’un gars manqué. Pis quand tu l’écoutes parler, tu vois tout de suite qu’elle
est pas bien dans la tête. Tant qu’à ça, j’aimerais mieux frencher une sangsue, ou
Heidi»
Ben voyait bien que j’étais pas
d’accord.
« Moi, j'ai le tour avec les filles... si tu veux, la
prochaine fois que je la vois, je vais lui dire de te sacrer la paix…» qu'il me dit.
Une
chose est sûre : à partir de maintenant, je vais garder mes histoires
d’amour pour moi tout seul...
