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Jour 10 : Améline est de retour...

D’habitude, tous les gars trippent sur Clémentine, une des sœurs jumelles de Ben, parce que c’est comme une grande poupée blonde, une vraie fille qui s’habille toujours en robe et qui parle avec une voix aigüe comme une princesse dans un film de Disney …
 Moi, ça me tombe pas mal sur les nerfs.
 Mais Améline, la sœur de Fred, c’est vraiment autre chose…
On peut pas toujours expliquer pourquoi on est en amour avec quelqu’un. C’est comme M. Dugas, mon voisin à Québec. Sa femme est super belle et super fine, mais lui il est un peu niaiseux et a une grosse bedaine. On se demande pourquoi elle l’a marié et qu’ils sont ensemble depuis 20 ans. Ou bien M. Breton, l’épicier du village, dont la femme ressemble au bonhomme Carnaval.
 C’est vrai que Améline a moins l’air d’une « vraie fille », c’est rare qu’on la voit s’habiller comme une princesse parce qu’elle préfère jouer dans les champs et s’occuper des animaux. Elle a une épaisse chevelure blonde comme son frère et deux oreilles en pointe qui sortent de chaque côté. Elle a quelques taches de rousseur autour du nez et, je sais pas pourquoi, j’adore sa façon de tourner un peu la tête quand on lui parle. Comme le doberman de Morin, quand on lui dit le mot « manger ».
 En tout cas, des fois j’aimerais beaucoup ça que Améline soit ma blonde. Mais chaque fois que je la vois, j’ai l’impression de dire des conneries. Je sais pas pourquoi. Quand une fille est belle, je deviens niaiseux. J’aimerais ça être moins gêné avec elle, pouvoir lui parler comme je parle à Heidi, la fille des Éboulis qui ressemble à un cheval. Mais y a rien à faire, je bloque tout le temps…
 Ben dit que c’est normal que je sois niaiseux avec les filles, parce qu’il faut redescendre à leur niveau, mais il dit ça parce qu’il haït les filles (c’est normal, il a deux sœurs plus vieilles qui n’arrêtent pas de l’écoeurer).
 « Améline?? Elle est nouille, pis laide en plus… et elle passe son temps à parler aux arbres… oublie-la! »
Mettons que j’évite de lui parler d’Améline. Et j’en parle pas non plus à Fred, vu que c’est sa sœur… je veux pas qu’il s’imagine que des fois je vais chez lui en espérant aussi voir sa sœur (même si des fois, c’est vrai). Mais il doit bien se rendre compte que je ne suis pas pareil quand sa sœur est là: je fais attention pour pas dire trop de conneries et j’arrange ma calotte avant de rentrer chez eux.
Je pense que je suis tombé amoureux d’elle l’an passé, le jour où elle était assise dans la cuisine à se faire peigner ses longs cheveux par sa mère. Je l’ai trouvé super belle. Elle qui bouge tout le temps, c’était drôle de la voir immobile pendant plusieurs minutes pendant que sa mère la brossait.
Fred dit que c’est plus de job de brosser sa sœur que son chien, vu qu’elle passe encore plus de temps que Cachou et se promener en forêt et à se rouler dans l’herbe.
Des fois je rêve que je marche avec elle, main dans la main, à marée basse. Ou bien qu’on est assis tous les deux, collés, autour d’un feu. J’aimerais ça l’embrasser, mais je vois pas comment ça pourrait arriver. J'ai juste hâte d'avoir assez d'argent pour m'acheter une moto et partir super loin avec elle.
 Tout ça pour dire que, hier, Améline était de retour au village.
 Je l’ai appris pas hasard quand je suis monté dans leur grange pour voir si Fred était là. (J’aime toujours mieux aller voir dans la grange avant d’aller dans leur maison, juste pour éviter de croiser Blaise.)
 Fred était pas là, mais il y avait Améline qui gossait après quelque chose dans l’établi au deuxième étage. Sur le coup j’ai comme figé, mais elle s’est retournée et elle m’a vu : « Heille, c’est toi.. allo! »
 Elle n’avait pas trop changé depuis l’an dernier, à part qu’elle avait perdu une dent en avant, mais je la trouvais toujours aussi magnifique.
 « Heille salut! Euh… Ça fait longtemps qu’on s’est pas vu! Qu’est-ce que tu fais ici? » que je lui demande. J’haïs ça être surpris de la voir, d’habitude j’aime mieux avoir un peu de temps pour penser à ce que je pourrais lui dire, sinon je fais juste dire des niaiseries…
  «Bin,  je fais un cabane d’oiseau » qu’elle me répond simplement.
 C’est ça qui est le fun avec elle, elle est  toujours fine. Fred me dit que c’est une folle et qu’elle pique des crises de nerfs des fois à la maison, (comme la fois où Fred avait pris sa brosse à cheveux pour brosser Cachou) mais j’ai de la misère à le croire… les frères et les soeurs, ça s’haït toujours, de toutes façons.
 « Hein! Wow! Une cabane d’oiseaux! … pourquoi faire? » …
 C’est ça que je voulais dire quand je parlais d’être niaiseux. Je peux pas m’empêcher de poser des questions épaisses. Mais Améline me répond quand même, en continuant de donner des coups de marteau…
« Je veux l’accrocher sur la clôture du verger, en arrière de la grange… j’ai vu une famille de fauvettes grises… y a pas assez d’oiseaux je trouve dans le coin. Y en a moins qu’avant. Maman dit que c’est les corneilles qui font fuir les plus petits… »
« Je te comprends, moi aussi je les haïs, les corneilles. » C’est vrai qu’elles ont tendance à venir gueuler près de la fenêtre de ma chambre à 4h du matin et se chicaner entre elles.
« Moi je les haïs pas, j’aimerais juste ça s’il y avait plus de petits oiseaux »
« Oui, oui… c’est vrai, moi aussi. Je les hais pas. »
Maudit, pourquoi c’est aussi dur de lui parler? Pourquoi je me sens aussi épais? Là je savais que j’étais mieux de sacrer mon camp pour pas avoir l’air encore plus con.
« Bon ben, je vais y aller moi… sais-tu où est Fred? »
« Non, aucune idée… sûrement chez mon cousin, ou dans le champ en train d’essayer de réparer son vieux tracteur rouillé.»
« Pas de problèmes! Heille bonne journée là! »
Bonne journée? C’est pas quelque chose que tu dis à une fille!!!… tu dis ça à l’épicier ou au boucher, mais pas à une belle fille qui te fait tripper…
 J’aurais voulu lui dire « à plus, beauté! » et lui faire un clin d’oeil, comme dans les films, mais j'y pense toujours trop tard...
 J’étais comme un peu déprimé en marchant vers le quai. C’est ça le problème avec l’amour, des fois ça nous rend de super bonne humeur et d’autres fois, ça donne le goût de brailler… (Papa dit que c'est plus simple une fois que tu te maries: t'as juste uniquement le goût de brailler... mais il dit ça pour agacer maman, comme toujours.)
 Je suis revenu par le chemin du quai et je suis allé retrouver Ben qui faisait un château de sable sur la plage, à côté du quai. Quand il a vu ma face, j’ai pas pu faire autrement que lui raconter ce qui venait de se passer avec Améline.
C’était pas vraiment une bonne idée.
 « T’es vraiment colon. Je sais vraiment pas ce que tu lui trouves. Je te l’ai dit : elle a l’air d’un gars manqué. Pis quand tu l’écoutes parler, tu vois tout de suite qu’elle est pas bien dans la tête. Tant qu’à ça, j’aimerais mieux frencher une sangsue, ou Heidi»
Ben voyait bien que j’étais pas d’accord.
« Moi, j'ai le tour avec les filles... si tu veux, la prochaine fois que je la vois, je vais lui dire de te sacrer la paix…» qu'il me dit.
Une chose est sûre : à partir de maintenant, je vais garder mes histoires d’amour pour moi tout seul...