À la campagne, il y a toujours plein de
choses à faire. Fred n’est pas toujours disponible pour aller jouer parce qu’il
va souvent aider son père dans leur ferme et donne aussi un coup de main aux
autres fermiers du village.
De tous les enfants de notre âge qui passent leur été à St-Jos, Fred est vraiment le plus travaillant, et n'est pas vraiment d'accord avec notre chum Ben qui dit que « les
vacances, c’est fait pour se pogner le cul. »
« Si ça te tente, me dit Fred hier
soir, je vais cueillir des haricots demain matin chez M. Beaupré… Il paye 0.50$
par panier qu’on remplit… hier, je me suis fait 15$ juste en travaillant entre
7h et midi… plus tu vas vite, plus c’est payant! »
Wow… 15$! C’est ce que je fais en ville à déneiger
les deux entrées de garage de Mme Duguay après une tempête!! Et c’est nettement
plus payant que de ramasser des bouteilles vides au quai. Je commençais à faire
le calcul et j’ai réalisé qu’à la fin de l’été, si je travaillais à tous les
jours, je pourrais me faire environ 1000$!! Ça veut dire que je pourrais peut-être m’acheter une moto avant la rentrée des classes! (bon, il me restera juste
à prendre mon permis et convaincre mes parents, mais c’est un détail.)
Papa
me disait justement que j’ai le même horaire qu’un agriculteur parce que je
suis toujours debout avant 6h le matin. Alors aussi bien en profiter pour devenir riche!
J’ai pris mon bicycle tôt ce matin pour aller
rejoindre Fred chez lui et on a roulé jusque chez M. Beaupré, en plein milieu
de la grande côte qui mène au village des Éboulis.
C’était
nuageux et on voyait pas l’autre bord du fleuve, mais il faisait quand même
super chaud… et comme j’ai pas un super bon bicycle et que je force tout le
temps dans les côtes, j’étais en sueur à notre arrivée à la ferme de M. Beaupré…


« Bon matin, les jeunes! » Nous
crie M. Beaupré, assis sur son balcon à boire son café. « Salut Louis!
Content que tu sois venu prendre un peu d’air frais et du soleil avec nous
autres, là c’est brumeux, mais ça va se dégager et on va avoir une super belle
journée!»
M. Beaupré est un monsieur vraiment
fin, toujours de bonne humeur, même s’il se lève à 4h tous les matins et passe
ses journées dans la bouette, la chaleur et les mouches noires.
Je connais pas trop ça, mais Fred me dit que
M. Beaupré cultive plein d’herbes et de plantes rares dans sa serre et que ses
légumes sont tellement bons que même les grands restaurants de Québec viennent
s’approvisionner chez lui.
Maman aussi vient souvent chercher un panier
de légumes frais quand on est au chalet. Il est le fournisseur de courgettes et
d’aubergines qui se retrouvent dans la ratatouille de maman, presqu’à toutes
les semaines… On pourrait avoir plein de raisons de l’haïr, mais c’est
impossible de détester monsieur Beaupré!
« Ok les gars, on a un grosse
journée devant nous autres!... commencez par la première rangée à droite. Comme
ça, à midi, vous serez à l’ombre quand vous arriverez à la rangée du fond, près
des arbres là-bas! Oubliez pas de bien vous pencher pour voir en-dessous des
branches et prendre toutes les fèves là! Faut plus qu’il en reste!» Puis,
en nous donnant chacun une pile de panier d’osier vides il nous dit « Je
viens vous chercher pour le break de 9h! lâchez pas! »


Le champ de fèves est tout juste devant la
maison de M. Beaupré, de l’autre côté du chemin et s’étend jusqu’au cap, tout
au bout, qu’on ne voyait pas encore à cause du brouillard.
Ça sentait bon, ça sentait l’air frais et ça
sentait surtout les 1000$ que j’imaginais déjà dans mes poches à la fin de
l’été! Maudit que je me trouvais chanceux d’être ici! La vie d’agriculteur est
vraiment géniale!
J’ai pris mon côté de rangée et Fred a pris
l’autre, et on a commencé rapidement à travailler.
Prendre les fèves les plus hautes, c’est
facile parce qu’on peut rester debout. Mais ça devient rapidement toffe quand
on est plié pour prendre celles qui sont cachées en dessous des branches, plus
près du sol. Comme il était encore tôt, la terre était mouillée et il y avait
encore de la rosée sur les feuilles. Après 15 minutes, j’étais mouillé et
crotté comme Cachou, le chien de Fred, quand elle se roule dans la vase à marée
basse. Sans compter qu’à chaque fois que je soulevais une branche de plant de
fèves, j’avais l’impression de réveiller une colonie de moustiques au complet.
Pendant que Fred commençait à prendre une bonne longueur d’avance et en était à
son 2e panier, moi je me battais contre les maringouins.
« Tu t’es pas mis d’anti-mouches?
Me demande Fred. Ils sont pas mal voraces à cette heure-ci, t’aurais dû en
amener! »
J’y ai pas pensé! Et j’ai pas pensé non plus
me mettre de la crème solaire. Le ciel s’était dégagé et je commençais à avoir
le cou qui chauffait après une heure, à cause du soleil et des tappes que je me
donnais pour tuer les moustiques. Fred, il est habitué de travailler dehors et
je me suis vite rendu compte que j’avais pas son expérience ni sa vitesse. Je
devais refaire mes calculs en diminuant le nombre de paniers que j’allais
ramasser… bon, 10$, ce serait pas si pire que ça.
M. Beaupré est venu nous chercher pour le
break, j’étais juste à la moitié de la rangée alors que Fred était rendu
presque tout au bout, avec 9 paniers et moi à peine 3. J’étais un peu
découragé.
« C’est plus toffe qu’on pense! » Me
dit M. Beaupré pendant que je m’écrasais sur sa gallerie. « Mais d’ici la
fin de l’été, tu vas devenir une machine! »
D’ici la fin de l’été? je sais pas trop comme
j’allais faire, j’avais de la misère juste à m’imaginer finir ma journée…
J’avais tellement soif que j’ai avalé d’une
seule gorgée le verre de 7up que M. Beaupré nous a donné. J’ai pas trop
l’habitude de boire des boissons gazeuses et encore moins à 9h le matin, alors
j’avais un peu misère à digérer.
« hooooooo! Regardez ça!! Regardez
ça!! » nous crie M. Beaupré en pointant vers le fleuve.
Je pensais que le brouillard avait
disparu pendant qu’on travaillait, mais comme on était en hauteur, le nuage de
brume était seulement descendu plus bas et recouvrait maintenant tout le
fleuve, comme une grosse couche de crème fouettée. Les cheminées d’un pétrolier
qui passait au même moment avaient l’air de flotter et de couper la brume comme
un couteau dans du crèmage à gâteau… c’était vraiment hallucinant!
« C’est-tu pas formidable ça!! …
merveilleux!… merveilleux! »
Moi je regardais plutôt le champ de
fèves devant et j’avais pas trop hâte d’y retourner.
Pas longtemps après notre break, Fred
était rendu dans l’autre rangée à l’ombre et moi j’étais encore en plein soleil
à finir la mienne. Je commençais à avoir des crampes d’estomac à cause du 7up
et mon coup de soleil dans le cou me faisait vraiment mal, surtout quand je
grattais mes piqûres de moustiques…
J’ai rempli mon 5e panier et j’ai
réalisé que je ne pouvais pas aller plus loin que ça.
« Stresse-toi pas avec ça, me dit
Fred qui en était à son 12e panier. Ça va aller mieux demain, M.
Beaupré va comprendre! »
J’avais la face piteuse et le ventre
gonflé quand je suis retourné voir M. Beaupré, qui n’avait pas perdu sa bonne
humeur pour autant…
« Pas de troubles, mon grand.
Qu’il me dit en prenant mon dernier panier. C’est pas évident, travailler
sur une terre… c’est le plus beau métier du monde, mais c’est aussi le plus
toffe! »
Ce qui était le plus dur, c’était de regarder
le petit 2,50$ qu’il venait de sortir de sa poche et de voir mon 1000$
soudainement disparaître comme un nuage de brume. Il est rentré chez lui et est
ressorti aussitôt avec un gros sac brun bien rempli.
« Tiens, un ptit bonus!… C’est des
choux de Bruxelles que je fais pousser pour la première fois cette année. Ils
sont incroyables!… tu donneras ça à ta mère et si elle aime ça, tu lui diras
que j’en ai plein d’autres! »
En descendant la côte en bicycle pour revenir
chez nous, tout sale, en sueur, couvert de piqûres de moustiques et de coups de
soleil, avec un mal de dos et des crampes au ventre, un petit 2,50$ dans les
poches et un gros sac de choux de Bruxelles sous le bras, on peut dire que ma
première expérience dans les champs est loin d’avoir été un succès...+++
