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Jour 8 : Au magasin général

  « Tiens, va donc chercher du lait et le journal à l’épicerie… » me dit maman à moitié endormie en me donnant un 5$. 
Vu que je me lève toujours super de bonne heure quand je suis au chalet, mes parents cherchent à m’occuper pour que je les laisse dormir plus longtemps... Et comme tous les enfants du village se lèvent vers 11h (sauf Fred, qui se lève tôt pour aller travailler dans les champs), ça me laisse beaucoup de temps le matin pour explorer le village. 
Quand je vais à l'épicerie vraiment tôt, j’en profite toujours pour prendre un chemin différent, traverser des champs, passer par la plage et le chantier maritime, ou sauter par-dessus les clôtures et courir sur des terrains où je me ferais habituellement engueuler…  Ça finit toujours pas me prendre 2h avant de revenir au chalet au lieu de 20 minutes si je passais par le chemin le plus court. Mais bon, ça me permet de découvrir à chaque fois un autre côté de St-Jos que je ne connaissais pas. 
Un jour, je vais bien finir par connaitre le village aussi bien que Fred.

L’Épicerie ouvre tellement de bonne heure, je me demande des fois si elle est toujours ouverte… M. Breton, le propriétaire, est encore plus matinal que moi, mais il passe quasiment toute ses journées à dormir sur une vieille chaise à roulettes à l’entrée du magasin. On pourrait penser qu'il est mort si on ne l'entendait pas ronfler comme un tracteur à gazon.

Souvent, il faut le réveiller quand on arrive parce qu’il n'entend rien. Au début je pouvais attendre une demi-heure devant lui pour qu’il se réveille et qu’il réalise que je suis là, mais maintenant je suis moins gêné et je fais semblant de tousser ou de m’accrocher les pieds dans les marches quand j’arrive. Il fait tellement un saut quand il se réveille que j’ai peur qu’il fasse une crise cardiaque. À son âge, ça peut arriver!
L’épicerie a fêté ses 100 ans, l’an passé. Plusieurs pensent que M. Breton est là depuis le début. Mais je pense que c’est exagéré. Il est vieux mais pas tant que ça. Beaucoup de gens font des blagues sur lui, y en a qui disent qu’il a perdu la plupart de ses dents parce qu'il a attrapé le scorbut sur le  même bateau que Jacques Cartier. 
Des fois c’est plus simple, on peut le laisser dormir parce que c’est sa femme qui est au comptoir. Mme Breton a déjà été duchesse du carnaval quand elle était jeune, il y a même une vieille photo d’elle avec le Bonhomme Carnaval accrochée au-dessus de la caisse. Mais c’est dur à croire maintenant parce qu’elle rendue vieille et grosse, et Ben trouve qu'elle ressemble plus au bonhomme Carnaval qu’à la duchesse sur la photo. (Papa dit que, si un jour maman ressemble à Mme Breton, il va lui aussi faire beaucoup de siestes sur le balcon.)

Le magasin général est un vrai bordel! En fait, ça ressemble plus à la chambre de mon ami Alex Pouliot qu’à une épicerie tellement tout est en désordre. S’il fallait que ma chambre ressemble à ça, maman me priverait de dessert pour les 15 prochaines années... 
On dirait que des enfants qui se laissent trainer, c’est pas permis, mais des adultes en désordre, c’est correct… je comprends pas trop…
Mais j'adore ça me promener dans les allées de l'épicerie, je trouve toujours une foule d'affaires bizarres... Un masque à gaz, un cendrier sur pied, une collection de médailles, un lecteur VHS, des affaires qui ne servent plus à rien, comme du ruban de machine à écrire, des cassettes de musique et une faux pour couper l'herbe, (mettons que depuis l’invention de la tondeuse électrique, il y a 100 ans, faudrait être niouf pour couper son gazon avec ça).
Il y a vraiment de tout pour le jardinage, le bricolage et la peinture, la couture, la cuisine, les sports de plage….
Il y aussi une drôle d’odeur dans le magasin. C’est dur à dire, comme un mélange d’humidité, de légumes, d’huile à moteur et aussi de litière à chat.
 Parce qu'il y a au moins 6 chats qui vivent dans l’épicerie. Je les ai pas tous comptés, mais me semble qu’il y en a un pour chaque rangée. Et ils sont tous peureux! chaque fois que j'essaie d'en flatter un, il se sauve. Mais ils sont quand même chanceux d’avoir une salle de récréation comme ça, ils ont plein de places où se cacher.
 Mais depuis le temps que je viens ici, je commence à m’y retrouver : la pinte de lait est dans le backstore, et le journal est en dessous des sacs de patates, et le beurre de pinottes est toujours dans une grosse boite, sous les pelles en plastique. 

Quand c’est Mme Breton qui est au comptoir, elle me donne aussi des biscuits qu’elle pige dans sa vieille jarre derrière la caisse. Ils ressortent tous collés en paquet et elle doit les détacher pour m’en donner un, mou et pas mangeable, je pense que c’est idéal pour les vieux comme M. Breton qui n’ont pas de dents, mais nous autres les jeunes on aime ça quand ça fait « crounch ».
 Vu que je suis bien élevé, j’en prends un pareil, mais je fais semblant de le manger et je le glisse dans ma poche (puis je le donne à Gaspard, le chien de M. Bouchard, quand je retourne au chalet).
 Mais c’est du monde super fin. On vient toujours échanger nos bouteilles vides et ils nous font super confiance. « Mettez ça dans le backstore et tu me diras combien t’en as! » … Mais c’est pas parce qu’il sont vieux qu’ils sont caves, m’a dit Fred, et faut pas niaiser Mme Breton, comme l’a fait Morin l’an passé. Il avait voulu échanger des bouteilles vides cassées (qui ne valent rien) et quand Mme Breton s’en est rendu compte, elle a oublié qu’elle était grosse et s’est mise à lui courir après dans la rue pour lui botter le cul.
Depuis ce temps-là, Morin est obligé d’aller échanger ses bouteilles vides au dépanneur en haut de la grosse côte des Éboulis parce que Mme Breton ne veut plus lui voir la face dans son épicerie. Mettons qu’il le regrette en maudit parce que c’est toffe de monter une côte de même en bicycle, surtout quand ton panier est plein de bouteilles vides. Mais c’est bien fait pour lui, parce que Morin, il se pense toujours meilleur que tout le monde.