
Quand il entend la sirène du train qui s’approche du village, Ben laisse tomber ce qu’il fait et file en bicycle jusqu’à la voie ferrée pour arriver avant que le train passe. Il n’a pas juste du fun à regarder le train passer, mais aussi à mettre sur les rails une foule de petits objets qui seront écrasés, aplatis, sous le poids des wagons. Ça a commencé avec des cennes noires, puis des 5 cennes, jusqu’à ce qu’il se rende compte que des 25 cents aplatis n’avaient plus aucune valeur… il a donc commencé à faire écraser plein d’autres affaires : des vis, des boulons, des bouchons de bière, des boutons de manteau, des clous, des fers à cheval, et aussi le chapelet en argent qu’il avait reçu pour sa première communion (Gregory lui a dit qu’il allait brûler en enfer)… puis il a commencé à « emprunter » des cossins à ses sœurs : des épingles à cheveux, des bagues et des boucles d’oreilles, etc… Après, il rapporte tous ces objets écrasés et les garde précieusement dans une grosse boite en bois, cachée dans son cabanon. Je sais pas s’il pense que ça va prendre un jour de la valeur, mais il est toujours vraiment fier de nous montrer sa collection. Il a commencé à mettre des objets de plus en plus gros sur les rails… des vieux outils de son père, une chaine de bicycle, un couvercle de poubelle… Je me demandais jusqu’où ça allait se rendre. Au début de l’été, il a mis son vieux tricycle en travers de la voie ferrée pour le faire écrapoutiner. Mais il a eu la chienne de sa vie quand le train s’est arrêté quelques mètres plus loin. Il pensait qu’il l’avait fait dérailler et que le chauffeur du train allait venir lui tirer les oreilles, mais il était juste descendu pour acheter une tarte au sucre chez Mme Beta avant de repartir vers Baie St-Pierre.
Hier après-midi, on était au quai quand Ben a entendu la sirène du train qui arrivait au village. D’habitude, Ben connaît les horaires par coeur, mais là il était un peu pris de court. Il a roulé rapidement jusqu’à la voie ferrée avec rien d’autre à faire écraser que son trousseau de clés dans les poches…
Il était vraiment crampé en revenant au quai pour nous montrer ses trois clés aplaties comme des galettes… Fred pis moi, on trouvait que c’était une bizarre d’idée, puis Ben a commencé à rire jaune quand il s’est rendu compte qu’il avait aussi aplati la seule clé du cabanon.
Comme il n’a plus le droit de raconter des menteries à sa mère, mettons qu’elle était en beau maudit d’avoir à appeler encore une fois le serrurier pour ouvrir la porte du cabanon (et, aussi, de trouver une boite remplie de cossins écrapoutinés par le train, dont plusieurs ustensiles en argent du vaisselier de sa grand-mère.)
Ben s’est encore retrouvé en punition pour 3 jours et sa mère lui a dit que, la prochaine fois, elle lui metterait la tête sur les rails avant que le prochain train passe… peut-être que ça l’aiderait à avoir des idées moins tordues.
