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Jour 14 : Sauter du bout du quai...

J’ai pas peur et je sais nager, mieux que beaucoup d’enfants du village, même ça a l'air que je ressemble à un petit chien qui se débat dans l’eau. “L’important c’est de flotter et de rester à la surface!” comme dirait Dimitri. Lui, il aime faire la planche sur le dos et attend que le courant l’amène quelque part… c’est correct quand t’es près de la plage, mais pas trop pratique si tu te retrouves sur un bateau qui coule en plein milieu du fleuve…
 En tout cas, quand il fait chaud comme il fait chaud depuis deux semaines, je suis pas mal parmi les premiers à me garrocher dans l’eau glacée du fleuve et j’ai pas peur quand les vagues sont plus hautes que moi, même si ça m’arrive des fois d’avaler du varech parce que je respire avant de me sortir la tête de l’eau. Gendron me dit que c’est en avalant de l’eau du fleuve qu’on attrape le cancer, mais c’est sûrement encore une invention de sa mère pour ne pas qu’il vienne se baigner avec nous…
 Moi, je serais bien content de rester sur la grande plage à faire des châteaux de sable, aller chercher des sangsues à marée basse et me rafraichir en marchant dans l’eau jusqu’aux genoux à marée haute… Mais je sais que Fred, qui vit ici toute l’année, se tanne pas mal vite de ça.
“C’est des jeux de filles de la ville!” qu’il nous dit souvent pour nous agacer.
Et je sais ce qu’il veut dire parce que les enfants du village, ceux qui habitent ici tout le temps, ont d’autres activités, comme par exemple, aller sauter du bout du quai.
 Moi j’ai pas peur, je sais nager, mais j’ai toujours eu un peu de misère à sauter.
“Comment ça, de la misère à sauter?” me demande Ben en riant. “Tu veux dire que t’as peur?”
Ben n’a jamais sauté du bout du quai non plus, et il essaie de montrer à tout le monde que je suis le seul à avoir peur.
“J’AI PAS PEUR!...” que je lui réponds. “C’est juste que j’ai jamais appris à sauter!”
“Ça prend pas un diplôme pour pouvoir sauter!… c’est pas compliqué: tu embarques sur la rampe et tu te laisses tomber en avant! Pas besoin de faire des acrobaties!”
Pendant que Ben m’énervait, Fred n’avait pas perdu de temps. Il s’était donné un élan, avait couru jusque sur le bord de la rampe et avait sauté dans l’eau, environ 15 pieds plus bas.
“WHOOOHOUU… c’est frette!!!” qu’il nous crie en nageant jusqu’à l’échelle qui longe le quai.
Le saut de Fred avait attiré l’attention de beaucoup de touristes qui attendaient le traversier et plusieurs personnes commençaient à s’approcher de nous.
“À ton tour, Louis!” me lance Ben à voix haute, avec un grand sourire.
“Comment ça à mon tour? Vas-y toi!! Si t’es si pressé!” L’eau avait l’air tellement froide, et tellement loin, j’avais de moins en moins le goût…
“Je vais y aller après toi là… Envoye! Fais pas ta moumoune! Saute!”
Maudit Ben… c’est un de mes meilleurs amis, mais des fois je l’haïs!
Trois autres enfants que je ne connais pas se tenaient à côté de moi et attendaient eux aussi que je saute. Ils se sont mis tous ensemble à me crier:
“Gros fifi! Gros fifi! Gros fifi!”
Y a des moments comme ça où on n’a juste plus le choix… je suis monté sur la rampe, et j'avais un peu le vertige en regardant l'eau… je me suis demandé : “pourquoi je ne suis pas resté sur la plage comme tout le monde??”... mais il était un peu trop tard pour se poser la question...
“Gros fifi! Gros fifi! Gros fifi!”

Je ne me suis même pas donné un élan, je me suis seulement laissé tomber et j’ai eu l’impression que ça avait pris une heure avant que je touche à l’eau. Je me suis retrouvé tellement creux que je pensais que j’allais toucher le fond du fleuve. Ça a du me prendre une demi-heure avant de remonter à la surface et de rejoindre l’échelle que j’ai escaladée rapidement en grelottant, encore trop sous le choc pour être content que ce soit terminé.
 Arrivé en haut, la mère de Ben m’attendait pour me disputer. Elle nous trouvait pas mal niaiseux de faire des choses dangereuses de même, elle disait qu’on aurait pu être emporté par le courant, ou avoir une crise cardiaque en sautant dans l’eau glacée et mourir noyés
“vous devriez avoir honte!” qu’elle nous crie en prenant le bras de Ben pour le ramener à la maison.
“Moi maman, j’ai pas sauté! J’ai pas sauté!… Je leur ai dit de pas sauter et ils m’ont pas écouté!” braillait Ben en s’éloignant.
Fred pis moi, on était pas mal en maudit de l’entendre dire des menteries comme ça, mais on n’a pas eu besoin de dire quoique ce soit, les 3 enfants suivaient Ben en lui criant:
“Gros fifi! Gros fifi! Gros fifi!”